À Morteau, les nouveaux frontaliers menacent la cohésion sociale
Dans cette région française proche du Locle (NE), l’arrivée de nouveaux frontaliers en provenance de différentes régions hexagonales génère des tensions et exacerbe les inégalités sociales.
Son accent chantant ne trompe pas. Aurélie Tomas, que nous rencontrons un peu par hasard au centre de Morteau, vient du Midi. En 2011, elle quitte sa ville de Montpellier pour s’installer à Villers-le-Lac (département du Doubs), à quelques kilomètres de la frontière helvétique, afin de pouvoir travailler en Suisse. «L’objectif était de mettre un peu d’argent de côté, puis de repartir dans le Sud», raconte la jeune femme de 41 ans. Mais elle est finalement restée dans cette région au climat pourtant rude. Après avoir quitté son emploi dans une société de services au sein d’un groupe d’appareils médicaux installé au Locle (NE), elle a ouvert au mois d’octobre 2025 AtoutStyle, une boutique de prêt-à-porter féminin et de conseil en image, dans la Grand-Rue de Morteau. «J’ai pu réaliser mon rêve», lance la commerçante.
Au cours des dix dernières années, des centaines de ressortissants français ont émigré dans le Val de Morteau avec le même dessein qu’Aurélie Tomas. Le profil de ces nouveaux frontaliers est large. Ils viennent majoritairement des régions du Nord et de l’Est de la France, en couple, en famille ou seuls (en particulier les hommes), et sont dans la fleur de l’âge, avec et sans qualification professionnelle. Il y a aussi ceux qu’on appelle les frontaliers à la semaine. Ils habitent vers Besançon ou dans l’arrière-pays, logent du lundi au vendredi dans une chambre ou un studio d’une commune proche de la frontière, puis rentrent le week-end à leur domicile.
Le salaire: un facteur déterminant
«La rémunération constitue souvent un facteur important dans le choix de travailler en Suisse, et cela peut se comprendre. Les écarts salariaux entre la France et la Suisse sont significatifs, ce qui attire de nombreux candidats», souligne Nicolas Guyon, responsable de l’antenne de Morteau du Groupement transfrontalier européen. Dans la salle de réunion de cette organisation active depuis soixante ans, il constate que devenir frontalier implique de se conformer à une nouvelle culture professionnelle. La Suisse se distingue par ses règles et ses pratiques, qui favorisent la rigueur et la collaboration.
«Les frontaliers expérimentés connaissent bien ces spécificités et s’intègrent généralement sans difficulté. Pour ceux qui débutent, cette transition peut demander un temps d’adaptation, notamment pour comprendre les attentes et les usages locaux», explique Nicolas Guyon. Président de l’Amicale des frontaliers, Michel Rivière est plus direct: «Le frontalier du cru sait où il met les pieds. Le nouveau frontalier prend généralement la Suisse pour un eldorado, notamment en raison des allégations qu’on trouve sur les réseaux sociaux. Habitué en France aux 35 heures et à être pris en charge par l’État et son entreprise, il peine à se fondre dans son nouvel environnement et n’a surtout jamais anticipé les risques de son choix.»
Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, des écoliers s'ébattent sur une petite patinoire. Ils ne craignent pas le froid mordant de cette grise journée d’hiver. Au premier étage du bâtiment du XVIe siècle, le maire de Morteau nous reçoit dans son bureau qui jouxte la salle du Conseil municipal, où trône une Marianne. «Entre 2016 et 2025, le nombre d’habitants a grimpé de 4% pour atteindre un niveau record de 7350 personnes. Cette croissance s’explique principalement par l’arrivée des nouveaux frontaliers», explique Cédric Bôle. «Même si elle nous impose de nouveaux défis en matière d’infrastructures, une démographie positive est préférable à un déclin, d’autant qu’elle se répercute positivement sur nos commerçants», observe le maire qui est aussi président de la Communauté de communes du Val de Morteau. Selon ses estimations, environ 60% des personnes actives de sa région travaillent sur le sol helvétique, générant des revenus supérieurs à la moyenne nationale.
Pression sur le marché immobilier
Cette hausse de la population pousse aussi le marché immobilier dans une spirale infernale. Selon la plateforme de service Efficity, le prix moyen du mètre carré d’un appartement a grimpé de 1942 euros en automne 2017 à 2970 euros en décembre 2025 (+53%), alors que celui d’une maison individuelle s’est envolé de 2269 euros à 3040 euros (+34%) au cours de la même période. 80% des transactions se situent entre 2190 euros et 3940 euros pour un appartement et entre 2550 euros et 4280 euros pour une villa.
«Pour acquérir une maison individuelle dans les communes proches de la frontière, il faut qu’un membre d’un couple au moins travaille en Suisse. Si ce n’est pas le cas, ils sont obligés de s’éloigner à une trentaine de kilomètres pour devenir propriétaire», constate Anthony Baverel, fondateur de L’Immo du Val. Maire de Villers-le-Lac, Dominique Mollier renchérit: «Nous avons l’impression que les prix de l’immobilier sont indexés sur les salaires versés par les entreprises helvétiques à nos frontaliers. Les banques ne prêtent d’ailleurs plus à ceux touchant des revenus en euros.»
Le marché du locatif est aussi devenu très tendu avec de fortes hausses de loyers enregistrées ces dernières années. Ce qui pénalise, là aussi, les personnes travaillant sur le territoire hexagonal. Certains profitent aussi des frontaliers dits à la semaine en facturant la location d’une chambre ou d’un studio à prix d’or. «Il y a des marchands de sommeil dans notre région», observe avec amertume une élue.
Une attitude des nouveaux frontaliers parfois ostentatoire
L’attractivité de la région peut miner la cohésion sociale. Encore accentués par la forte appréciation de la devise helvétique, les écarts de salaires entre les habitants payés en euros et ceux payés en francs suisses exacerbent les inégalités. La difficulté d’accéder au logement, le coût élevé de la vie et l'attitude parfois ostentatoire de certains arrivants suscitent parfois de l’animosité parmi les habitants disposant de revenus en euros. «L’état d’esprit d’une minorité de nouveaux frontaliers, qui ne cherchent pas à s’intégrer et à participer à la vie locale, génèrent des tensions et placent ces personnes en consommateurs plutôt qu’en acteurs de leur territoire», relève Laure Boiteux.
Cette conseillère municipale de Morteau qui travaille à Neuchâtel constate avec des élus d’autres communes l’émergence de nouvelles pratiques, certes confidentielles, liées au droit au chômage. «Certains viennent d’autres régions françaises travailler quelques mois en Suisse, puis quittent leur emploi, retournent chez eux au bénéfice d’indemnités et recommencent leur stratagème à l’échéance de leurs droits, dévoyant ainsi totalement l’allocation chômage de son but», relate Laure Boiteux. «Ces comportements, insiste-t-elle, sont choquants et anti-citoyens.»
Le Val de Morteau a toujours été dépendant du marché du travail helvétique. S’il s’aggrave, le ralentissement de l’horlogerie et de l’industrie des machines peut rapidement affecter l’emploi, les revenus et le retour des nouveaux frontaliers vers leur région d’origine. «Cette vulnérabilité rend difficile la planification des infrastructures publiques et la politique du logement», affirme Cédric Bôle. Les prévisions démographiques sont donc délicates. Un document récent indique que la population des huit communes du Val de Morteau pourrait augmenter de 1900 habitants entre 2027 et 2042. Ce qui nécessiterait la construction de 1500 logements, dont 570 pour répondre aux besoins des ménages existants et 930 pour les nouveaux arrivants. Mais rien n’est moins sûr. «La dynamique actuelle pourrait s'inverser en raison du vieillissement démographique et d’une attractivité moins forte de la Suisse si sa croissance devait stagner à l’avenir», avertit Cédric Bôle.
Dès la fin de l’après-midi, des flots continus de voitures se déversent depuis la frontière helvétique en direction du Val de Morteau. «Le comportement de certains automobilistes ne cesse de se dégrader. Le route est devenue dangereuse», souligne Aurélie Tomas, dont les affaires semblent prometteuses.
source : https://www.bilan.ch/story/a-morteau-larrivee-sous-tension-de-nouveaux-frontaliers-890605363143
auteur : Jean-PhilippeBuchs
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