Élèves frontaliers exclus: les choix des familles dos au mur
Retour à Genève, école privée ou école publique française: les parents témoignent des solutions trouvées.
Faux espoir pour Beatriz*. Début juillet, un courrier d’un cycle d’orientation genevois l’invite à se présenter à la rentrée. Or sa famille vit en France voisine et Genève a mis fin, à partir du 17 août, à la période transitoire qui permettait de scolariser dans le public quelque 2500 élèves non-résidents.
Aucun nouvel élève frontalier ou vaudois n’est accepté; le Conseil d’État invoque le manque de places dans les écoles. Seuls les élèves déjà scolarisés peuvent terminer leur cycle d’étude et les 1P-4P rester jusqu’en 8P. L’apprentissage en entreprise reste, lui, possible.
Le couperet est tombé pour 141 élèves de 11e du Cycle et 118 de 8P non-résidents à la rentrée 2025-26, dont Beatriz. Sa mère a écrit au cycle, sans réponse: «J’imagine que c’est un couac, mais c’est maladroit. C’est un moment très délicat pour ma fille, qui va se séparer de tous ses camarades.»
Le DIP confirme une convocation par erreur de douze frontaliers; l’établissement s’est excusé. Beatriz ira, quant à elle, dans le privé à Genève – sa mère travaille à l’ONU, qui paie 80% de l’écolage: «C’est une chance. Jusque-là, nous n’avons pas utilisé cette possibilité, car nous tenons à l’école publique genevoise, un système qui fonctionne et auquel nous croyons.»
La pénurie de logements à Genève a dissuadé la famille de déménager.
«Ce n’est pas notre pays»
Et la solution de solarisation en France? «Nos enfants n’apprendraient pas l’allemand entre autres complications, ils pourraient moins facilement faire leur vie à Genève. Ce n’est pas notre pays, nous nous y sommes installés faute de pouvoir trouver une maison avec jardin à Genève et parce que nos enfants pouvaient être à l’école genevoise. Nous nous sentons floués.»
Ce sentiment et cette défiance envers l’école française sont partagés par de nombreux parents.
Filipa* raconte que ses deux filles – l’une sortant de primaire, l’autre du Cycle – vivent mal la situation: «La grande est fâchée. Je lui ai dit que son pays la rejetait.» Malgré leurs bons résultats, pas question d’envisager le public français: «Les structures sont beaucoup trop grandes, avec des classes à 30 élèves. Et avec tout ce qu’on entend à la télé sur l’école en France!»
Filipa multiplie les heures «sup» pour payer le privé en France: «L’encadrement est meilleur et ils n’acceptent pas n’importe qui. Cela coûte 3000 à 4000 euros par an contre 20’000 à 30’000 francs à Genève.»
Les parents ont inscrit la cadette un degré en dessous pour faciliter la transition. L’aînée étudiera dans un lycée privé proposant les options qu’elle veut approfondir plus tard, ce qui lui permettra de rejoindre l’Université de Lausanne.
Au bord de l’agonie financière
Pour Christine*, dont le fils en difficulté scolaire sort de primaire, quitter le système genevois était exclu: «Il serait à la traîne en France où l’encadrement est moins bon pour ce type d’élèves. En outre, la filière CFC en Suisse offre de nombreuses possibilités, on peut finir ingénieur. En France, il n’existe pas de telles perspectives.»
Or ce choix implique de gros sacrifices: «On a déménagé en janvier et mis notre maison en vente, mais nous ne trouvons pas d’acheteurs. On ne cesse de brader ce lieu qui était le rêve de notre vie.»
«On a trouvé un quatre-pièces temporaire dans la Champagne genevoise, passant de 200 m² à un 60 m² pourri. Avec la maison sur les bras, nous sommes au bord de l’agonie financière.»
Via le collectif École pour tous, Christine a tenté d’infléchir le gouvernement. «On a sollicité tout le monde, en vain. Je suis épuisée. Quasi tous reviennent à Genève. Sauf ceux qui ont les moyens pour le privé ou n’en ont pas pour déménager.»
C’est le cas de Steve: il a confié au «Temps» avoir décidé avec sa compagne de faire basculer leurs trois enfants dans le système public français. Il relève que ses enfants connaissent ceux du quartier et pointe «certains préjugés» en Suisse sur l’école française.
«Ceux qui choisissent l’école française sont souvent des couples dont un conjoint est français et connaît le système, note Christine. J’ai essayé de comprendre ses avantages, personne n’a pu m’en donner, sauf que le bac dure trois ans. Par exemple, mon fils n’aurait pas été autonome pour se rendre au collège (équivalent du Cycle) français.»
Fraudeurs?
Selon elle, les parents dont les enfants terminent le Cycle déménagent à Genève et louent leur maison. «Ils savent qu’ils reviendront dans quatre ans.» D’autres louent un appartement à Genève la semaine. «Certains prétendent y vivre…»
«Il y a toujours eu des tricheurs, ceux qui l’ont fait avant la nouvelle règle se font discrets et ceux qui ont annoncé leur installation en France ont été punis», déplore Christine.
«Une adresse à Genève ne peut juste être une boîte aux lettres, le DIP nous a bien fait comprendre qu’il y aurait des contrôles», relève Eric*, autre fer de lance du collectif…
À l’inscription, le DIP exige attestations de résidence, bail, extrait du Registre foncier ou facture SIG (Services industriels).
Eric a sondé les 220 membres d’École pour tous. Sur 43 réponses, 20 ont inscrit leur enfant dans l’école publique genevoise, 10 dans le privé à Genève, 8 dans le public en France et 5 dans le privé en France. Neuf ont mis un bien en vente, 16 ont déménagé au moins une adresse.
Selon les chiffres du DIP, deux tiers des élèves devraient quitter l’école genevoise: au 19 juin, il n’y avait plus que 163 non-résidents en 8P et 11 en CO sur 259 à la rentrée 2025-26. Un tiers a donc ramené son adresse à Genève.
La scolarité genevoise prime sur la maison en France pour Eric. Le changement de règles «aura très peu d’effet sur les effectifs, aucune économie à la clé».
Par contre, «il aura bouleversé la vie de plus de mille enfants et de plusieurs centaines de familles et créé un profond sentiment de rejet et de stigmatisation», ajoute-t-il.
Comme tous nos interlocuteurs, il requiert l’anonymat pour éviter d’être encore pris à partie, accusé de vouloir le beurre et l’argent du beurre.
Système centralisé
Jacques*, Franco-Suisse, est entrepreneur. Ayant suivi l’école française, il veut l’éviter à ses enfants. L’échéance pour l’aînée est dans un an. Mais elle ira dès la rentrée dans le privé genevois – la famille a contracté un emprunt.
«Le DIP l’a affectée à un autre cycle d’orientation, dans une autre commune, à 20 minutes de voiture de chez nous. Nos deux recours au département ont échoué. Nous avons deux filles et ne pouvons être à Plan-les-Ouates et Veyrier en même temps.»
Dès 2027-28, le couple envisage de vivre à Genève la semaine. «Ma femme devra considérablement augmenter son taux de travail. Nous payons nos impôts à Genève et on nous met dos au mur, c’est scandaleux. Nous payons l’inaction du Conseil d’État depuis trente ans qui n’a presque pas construit d’écoles secondaires.»
Sinta* et son époux, dans le Pays de Gex depuis des années, ont scolarisé leurs enfants au primaire et au collège français «pour qu’ils se fassent des copains là où ils vivent». Mais le secondaire II devait se faire à Genève. «Le système de prépa et parcours sup est compliqué et peut mener à une Uni à l’autre bout de la France, alors que nous nous sentons genevois.»
Le cadet, encore au collège à Ferney, devra pourtant obtenir le bac – cette famille ne compte pas se rapatrier à Genève. Philosophe, Sinta souligne que si cela compliquera un peu l’accès aux universités suisses, «c’est loin d’être impossible».
Son regard sur l’école française? «C’est très administratif et centralisé, les enseignants ont moins de libertés. La vie chère complique le recrutement et les absences ne sont pas remplacées. À 30 élèves, il est difficile d’aider ceux en difficulté, les bons peuvent s’ennuyer.»
Selon Sinta, la détection et l’accompagnement des troubles comme la dyslexie seraient plus difficiles en France voisine.
Chargé de cours sur le fait frontalier au Global institute (UNIGE), Claude Barbier est Franco-Suisse et élu à Viry. Il défend une école primaire «de qualité» en France voisine, pointant des critiques «souvent basées sur du ressenti». En revanche, «c’est vrai, cela se gâte au collège en raison de la pénurie d’enseignants».
*Prénom d’emprunt, identité connue de la rédaction.
source : https://www.tdg.ch/eleves-frontaliers-des-familles-dos-au-murs-a-geneve-590573815648
auteur : Rachad Armanios
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