Une idée de taxe sur l’embauche des étrangers en Suisse pourrait-elle menacer l’emploi des frontaliers français ?
Un milliardaire suisse propose de faire payer les entreprises qui recrutent des salariés de l’Union européenne. En Bourgogne-Franche-Comté, où près de 48 500 habitants travaillent de l'autre côté de la frontière, l’idée pose une question très concrète : les employeurs pourraient-ils être tentés de privilégier les candidats suisses ?
Et si embaucher un salarié français coûtait bientôt plus cher à une entreprise suisse ? La proposition fait débat de l’autre côté de la frontière. Alfred Gantner, cofondateur du groupe financier Partners Group, a jeté un pavé dans la mare.
Considéré comme l'un des hommes le plus riche du pays, il veut instaurer une taxe sur les entreprises qui recrutent des travailleurs de l’Union européenne. Son objectif : inciter les employeurs à privilégier la main-d’œuvre suisse, tout en redistribuant les recettes à la population.
Dans une interview accordée ce dimanche 18 octobre 2026 à Schweiz am Wochenende, le milliardaire pointe du doigt les "profiteurs de l'immigration". Alfred Gantner explique qu’aujourd’hui, pour son entreprise, recruter à Bologne, Francfort ou Paris pour un poste dans le canton de Zoug ne fait pas de différence. Mais avec une taxe supplémentaire, les entreprises auraient, en revanche, selon lui, une "véritable préférence pour les talents suisses".
Le dispositif qu’il défend pourrait atteindre 5 % du salaire sur cinq ans. Pour un salarié rémunéré 81 000 francs suisses par an (87 400 euros environ), la facture approcherait ainsi 20 000 francs (21 600 euros environ) sur cette période.
Alfred Gantner a fait le calcul : cette nouvelle taxe pourrait rapporter environ 1,35 milliard de francs par an (1,46 milliard d'euros environ) à la Confédération. Et le financier souhaite que cette somme soit redistribuée directement à la population. Une somme qui, d'après lui, pourrait aller jusqu’à 990 francs par an (970 euros environ) pour les personnes aux revenus les plus faibles et environ 4 000 francs (4 320 euros environ) pour une famille de quatre personnes.
Les Bourguignons et Francs-comtois directement concernés
L’enjeu est loin d’être anecdotique pour les zones frontalières, côté France. Fin 2025, selon l'Insee, 48 450 habitants de Bourgogne-Franche-Comté travaillaient en Suisse. Ils représentent environ un cinquième des frontaliers français employés dans la Confédération. Dans la région, le nombre de frontaliers a progressé de seulement 0,5 % en 2025, après une hausse de 1,5 % en 2024 et de 6,7 % en 2023.
Si une taxe rendait plus cher le recrutement de travailleurs français, les entreprises pourraient être incitées à revoir leurs critères d’embauche. Mais il est encore trop tôt pour mesurer les conséquences d’un dispositif qui reste au stade de la proposition. Rien ne permet, pour l'heure, d’affirmer que les employeurs réduiraient effectivement leurs embauches de frontaliers.
Michel Rivière admet être "dans le flou le plus artistique". Pour le président de l'Amicale des frontaliers à Morteau (Doubs), qui regroupe 10 000 travailleurs français travaillant en Suisse voisine, pas question malgré tout de céder à l'inquiétude. Il reste "vigilant" et attend d'examiner les textes officiels qui seraient présentés.
"Ça me fait peur !"
"Ça me fait peur !", réagit vivement en revanche René Deléglise, le président du Groupement Transfrontalier Européen (GTE), qui revendique 12 000 adhérents. "5 %, c'est énorme, s'insurge-t-il. C'est encore quelqu'un qui tire sur les étrangers. Ce sont des mesures démagogiques et qui peuvent être dangereuses si elles vont au bout pour les frontaliers et l'emploi en Suisse." Car, pour lui, nul doute que "les Suisses paieront aussi la facture".
La Suisse a dramatiquement besoin de main d'oeuvre. C'est un des pays en Europe qui crée le plus d'emplois, où les emplois augmentent plus vite que la population active. Il faut bien trouver des travailleurs ! Sans les étrangers, les frontaliers, comment vont-ils faire pour les hôpitaux, les maisons de retraite, les transports publics, les restaurants, les commerces ?René Deléglise, président du Groupement Transfrontalier Européen (GTE)
René Deléglise estime que les conséquences financières seraient importantes pour les usagers ou les clients. "Ce ne sont pas les entreprises qui vont payer, ils vont répercuter les coûts", assure-t-il.
"C'est toujours la faute du voisin quand quelque chose ne va pas", déplore le président du GTE.
Une taxe déjà discutée au Parlement suisse
La proposition d’Alfred Gantner s’inscrit dans un débat plus large. Le 29 septembre dernier, le Conseil des États, la chambre haute du Parlement suisse, a soutenu une autre taxe d’immigration : au moins 4 000 francs (4320 euros environ) pour certains ressortissants de l’Union européenne exerçant une activité en Suisse, et au moins 2 000 francs (2160 euros environ) pour certains membres majeurs de leur famille.
Il ne s’agit pas du même projet que celui du milliardaire, et cette mesure n’est pas non plus entrée en vigueur. Et cette proposition divise jusque dans les rangs de la droite. Le sénateur libéral-radical (PLR) vaudois Pascal Broulis a dénoncé une taxe "anti-libérale", qui risquerait selon lui d’ajouter de la bureaucratie alors que les accords avec l’Union européenne visent justement à favoriser les échanges.
"Bilatérales III" en point de mire
Des accords qui vont être à nouveau négociés dans le cadre de des fameuses "Bilatérales III". La Suisse cherche en effet à "stabiliser" ses relations économiques avec l’UE. Bruxelles et Berne veulent moderniser leurs liens, notamment pour sécuriser l’accès des entreprises suisses au marché européen et fixer des règles plus claires sur l’évolution de ces accords.
Mais, avant d’éventuelles votations en 2027 ou 2028, le Conseil des États a choisi de soumettre la partie centrale des accords avec l’Union européenne à une double majorité du peuple et des cantons. Une consultation qui préoccupe beaucoup les salariés français de ce côté de la frontière. "Tant que cette double votation n'est pas passée, on ne sait pas ce qui peut advenir de la libre circulation des travailleurs, prévient Michel Rivière. On ne sait pas comment vont réagir les cantons de la Suisse profonde qui n'ont pas de frontaliers."
"Je ne peux pas imaginer que l'Europe accepte quelque chose comme ça, affirme René Deléglise. C'est tout le contraire de ce qui passe aujourd'hui à travers l'Europe et dans le Grand Genève par exemple. On voudrait remettre des barrières sur un passeport ou sur un lieu de résidence ?"
source : https://france3-regions.franceinfo.fr/bourgogne-franche-comte/doubs/une-idee-de-taxe-sur-l-embauche-des-etrangers-en-suisse-pourrait-elle-menacer-l-emploi-des-frontaliers-francais-3435600.html
auteur : Emmanuel Deshayes
crédit image : Emmanuel Deshayes - France télévisions